Variétés

Passages remarqués dans une lettre, en vers, qu’écrivait M. De Lamartine à M. Alphonse Karr, à Nice, ancien collaborateur du Journal Des Roses

Bien que pas spécifiquement dédiée aux roses, ces passages écris par Lamartine, le sont à l’horticulture.

 N’est-il sur le bord du champ que tu cultives,
 Parmi les citronniers, les cyprés et les buis,
 Un maigre champ portant sa maison et son puits ?
 Le figuier, tronc qui vit et qui meurt avec l’homme,
 N’y fait-il pas briller sa figue en pleurs de gomme ?
 N’y pend-il pas au mur ses rameaux tortueux
 Comme pour subsiter ou crouler avec eux ?
 Vingt ou trente oliviers, à l’ombre diaphane,
 N’y sont-ils pas penchés par la corde de l’âne ?
 Sur l’écorce en lambeau de leur troncs écaillés
 N’y voit-on pas, au creux du sillon qui la brûle,
 La cigale aux cent voix chanter la canicule ?
 Danc le ravin plus vert, sous l’ombre du coteau,
 Ne voit-on pas, filtrer goutte à goutte un peu d ’eau ,
 Où, pourvu que le ciel avare un jour y pleuve,
 Altéré par ses chants ton rossignol s’abreuve ?
 Ne voit-on pas du seuil luire entre les rochers,
 Où la vague à la vague en jetant son écume
 Passe dans la lumière et s e perd dans la brume ?
 N’en respire-t-on pas, presque sur la hauteur,
 Comme d’un foin fauché l’enivrante senteur ?
 Le choc de ses flots lourds, quand l’antan les soulève,
 N’y fait-il pas voguer, rouler, trembler en rêve ?
 Le terrible infini qu’on voit à l’horizon,
 N’y refoule-t-il pas le coeur à la maison ?
 N’y bénit-on pas Dieu de cet arpent de terre
 Où l’on repose en paix sous l’arbre sédentaire,
 Où l’on s’éveille au moins comme on s’est endormi,
 Sur cette fourmilière où l’homme est la fourmi ?
 Enfin, autour du seuil de la hutte cachée,
 Ne voit-on pas toujours la terre frais-bêchée
 Verdoyer du duvet des semis printaniers
 Dont les coeurs de laitue enfleront les paniers
 La bêche au fil tranchant que le gazon essuie,
 L’arrosoir au long cou qui simule la pluie,
 L’échelle qui se dresse aux espaliers des toits,
 La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois,
 Le long râteau qui peigne et qui grossit en gerbes,
 Quand la faux a passé, les verts cheveux des herbes,
 Outils selon la plante et selon
 N’y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison ?

 S’il est prés de ta mer une telle colline,
 Ami ! pour mon hiver retiens la plus voisine.
 On dit que ’écrivain tu t’es fait jardineir ;
 Que ton âne au marché porte un double panier ;
 Qu’en un carré de fleurs ta vie a jeté l’ancre
 Et que tu vis de thym au lieu de vivre d’encre ?
 On dit que d’Albion la vierge au front vermeil,
 Qui vient comme à Baïa fleurir à ton soleil,
 Achetant tes primeurs de la rosée écloses,
 trouve plus de velours et d’haleine à tes roses,
 Je le crois. dans le miel plante et goût ne sont qu’un,
 L’esprit du jardineir parfume le parfum !

 Est-on déshonoré que l’on exerce ?
 Abdolonyme roi fit ce riant commerce.
 Tout ce avec fireté peut vendre sa sueur !
 Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta fleur,
 Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule,
 Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d’ambre coule,
 Produisant à son maître, ivre de sa cherté,
 Beaucoup d’or pour payer beaucoup de liberté !
 Le sort nous a réduits à compter nos salaires ;
 Toi des jours, moi des nuits, tous les deux mercenaires ;
 Mais le pain bien gagné craque mieux sous la dent,
 Gloire à qui mange libre un sel indépendant !

M. De Lamartine

 

 

Journal des roses

février 1909


 

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